Les catégories lexicales imposent-elles des contraintes sémantiques ? Le cas de la conversion morphologique

Publié le 21 septembre 2016 Mis à jour le 26 octobre 2016
le 10 novembre 2016
14 h
Maison De la Recherche - salle D31

Christoph Schwarze (Université de Constance)- Séminaire CLLE

Résumé :                                               

    Je discuterai des phénomènes illustrés par les exemples suivants :

 (1)      Une porte ouverte  

 (2)      a. Je ferai le nécessaire  

            b. Le malade va mieux  

 J'assumerai a. que ouverte dans (1) est un adjectif dérivé d'un participe et que nécessaire et malade dans (2) sont des noms dérivés d'adjectifs et b. que les processus dérivationnels en question sont des conversions. 1

 En ce qui concerne le statut de ouverte dans l'exemple (1), je discuterai le bien-fondé de la distinction assumée entre participes et adjectifs. Dans ce but, j'ai constitué une banque de données, qui contient un échantillon de 200 participes « passés » de verbes français transitifs ou inaccusatifs. 2

 Les participes contenus dans la banque de données ont été soumis à quatre tests d'adjectivité. 94% ont passé au moins un des tests, c.-à-d. que ces participes peuvent montrer ce qu'on peut appeler descriptivement un « emploi adjectival ». Au niveau de l'analyse linguistique, je considère que ces participes ont des homonymes qui sont de véritables adjectifs (A). Or, puisque les participes sont des formes du verbe, donc des membres de la catégorie du verbe (V), les A en question sont dérivés par conversion (conversion V→A).  

 Quant au fait que 6% des participes n'ont passé aucun des tests, il peut être expliqué par le blocage lexical.3

 Je passerai ensuite à l'examen sémantique des adjectifs dérivés par la conversion V→A, ceci pour évaluer les l'hypothèses suivantes :

a.                La        conversion V→A            change les prédicats verbaux, qui sont des prédicats d'événement,      en prédicats d'état.              

b.                Les       prédicats d'état n'admettent pas les contextes typiques des    prédicats d'événement, dont le complément d'agent introduit par        par.

  Or, l'hypothèse b. se trouve clairement falsifiée par les faits. Le recours à la méthode de décomposition lexicale4 me permettra cependant de proposer une analyse selon laquelle la compatibilité des A dérivés par la conversion V→A n'invalide pas l'hypothèse a.

  Quant aux noms obtenus par la conversion A→N (exemple (2)), ils montrent une polysémie impressionnante, qui ne peut pas être hérité de leurs bases adjectivales, mais qui est pourtant prédictible, du moins en partie. Je proposerai une solution à ce paradoxe, fondée sur une comparaison entre A et N du point de vue des concepts typiquement lexicalisés dans chacune des deux catégories.

  Bibliographie sélective

  Ackerman, Farell & Goldberg, Adele E. 1996. Constraints on adjectival past participles. In: Adele Goldberg (ed.). Conceptual Structure. Discourse and Language. Stanford, CA: CSLI. 17-30.

  Bresnan, Joan. 1996. Lexicality and argument structure. Invited paper given at the Paris Syntax and Semantics Conference. October 12-14, 1995. Corrected version. http://www-lfg. stanford.edu/bresnan/download.html

  Gese, Helga et al. 2011. Adjectival conversion of unaccusatives in German. Journal of Germanic Linguistics. 23. 101-140.

  Hamann, Cornelia. 1991. Adjektivsemantik. In: Arnim von Stechow und Dieter Wunderlich (Hgg.) Semantik. Ein internationales Handbuch der zeitgenössischen Forschung. Berlin – New York: Walter de Gruyter. 657-673.  

  Helland, Hans Petter. 2002. Le passif périphrastique en français moderne. København: Museum Tusculanum Press.  

  Jones, Allan Michael. 1996. Foundations of French Syntax. Cambridge: CUP.  

  Lecolle, Michelle. 2011. Désadjectivaux formés par conversion et double catégorisation. Le cas des adjectifs/noms en –aire. Revue Romane. 46. 295- 316.  

  Maienborn, Claudia et al. 2016. Adverbial modifiers in adjectival passives. Journal of Semantics. 33. 299-358.

  Schwarze, Christoph. 2012. Le vert, les jeunes, l'important: aspects sémantiques de la conversion adjectif-nom. Scolia. 26.153-170  

  Schwarze, Christoph. 2014. Les "adjectifs participes": des lexèmes construits en morphologie. In: Florence Villoing, Sophie David, Sarah Leroy (éds). Foisonnements morphologiques. Études en hommage à Françoise Kerleroux. Nanterre: Presses universitaires de Paris Ouest. 149-178.

  Stolterfoht, Britta et al. 2010. Word category conversion causes processing costs: Evidence from adjectival passives. Psychonomic Bulletin & Review. 17. 651-656.  

     
 Notes
             1[1]         Par conversion on entend la dérivation       transcatégorielle sans suffixation ou modification de la base.

             2[1]         J'utilise le terme participe passé (sans guillemets) pour désigner le participe passé proprement dit, forme relevant du système de la deixis temporelle, ayant les mêmes arguments que le verbe fini, par opposition au participe passif, forme formellement identique au participe passé, mais relevant du système des diathèses et ayant une structure argumentale modifiée.

             3[1]         Le blocage lexical est un procédé qui          empêche des lexèmes inutiles de s'établir dans le lexique mental.

             4[1]         La décomposition lexicale est une méthode            d'analyse sémantique, consistant à décomposer un prédicat en         configurations de traits distinctifs.