Séminaire du 14/05 reporté à une date ultérieure

Publié le 22 octobre 2019 Mis à jour le 21 avril 2020
le 14 mai 2020 Salle E411

"La féminisation des noms de professions en français : entre règles de construction morphologique et cognition sociale" par Hélène Giraudo, CLLE-ERSS, CNRS (Séminaire CLLE-ERSS - 14h/15h)

Les recherches présentées dans le cadre de ce séminaire ont pour objectif de croiser des données linguistiques, psycholinguistiques et sociologiques afin de comprendre les processus socio-cognitifs soutenant la perception de noms qui ont été plus ou moins récemment féminisées par l’addition de suffixes féminins. Historiquement, durant de nombreuses années certains métiers ou professions ont été réservés soit uniquement aux hommes soit aux femmes. En français, ces noms peuvent être classés en 3 catégories selon l’affixe qu’ils portent : masculin, féminin ou neutre. (1) certaines catégories de métiers ont une forme masculine et une forme féminine comme  dans informaticien/informaticienne, le genre état marqué par un suffixe spécifique –ien [suffix masculin]/-ienne [suffixe feminin], (2) tandis que d’autres n’utilisent qu’une seule forme pour désigner une profession, quel que soit le genre de l'acteur, comme pour pompier qui est uniquement dérivé avec le suffixe masculin –ier, en dépit du fait que de nos jours hommes et femmes peuvent exercer cette profession et qu’il existe une forme féminine de -ier qui est -ière parfaitement attestée comme par exemple dans la paire ouvrier/ouvrière. Bien que très rare, l’inverse peut être vérifié. Concernant cette dernière catégorie, on peut également distinguer les dérivations qui introduisent un changement sémantique quant à la profession : s’il est clair que coiffeur/coiffeuse réfère à la même profession*, la paire boulanger/boulangère renvoient à deux fonctions différentes, dans notre exemple, le boulanger est celui qui fabrique le pain, la boulangère est ‘la femme du boulanger’ et éventuellement, elle ‘vend du pain’.
En février 2019, l’Académie Française a officiellement voté le principe de féminisation des métiers et professions en français, étant donné que la féminisation est une évolution naturelle du français depuis le Moyen-Age, une époque le français a accepté des noms féminins comme chirurgienne, commandante mais qui ont disparu au travers de l’usage de la langue. Finalement,
Finalement, une 3ème catégorie (3) réfère aux noms de professions qjui ne sont pas marqué par  un suffixe masculin ou féminin comme par exemple  scripte, juge, peintre, notaire, capitaine, ministre, député, etc pour lesquels le suffixe n’est pas ‘genré' et qui appelle un déterminant masculin/-féminin (le/la, un/une) ou un autre nom précisant le genre (e.g., Madame le/la juge, une notaire, une artiste peintre). Une 4ème catégorie complète cet inventaire, elle concerne les noms de professions formé à partir d’un préfixe et d’un suffixe comme dans chorégraphe (choré-+ -graphe), astrologue (astro- + -logue), podologue (podo- + -logue), pédiatre (péd(o)- + -iatre) etc, appelant également un déterminant (e.g., un/une podologue, un/une pédiatre).
Actuellement de nombreux débats tournent autour de la question du 'sexe et de la langue', opposant les défenseurs de la langue française selon l’usage et son évolution (e.g., Szlamowicz, 2018) aux partisans de sa féminisation (e.g., Viennot, 2014/2017). Notre propos ne situe pas à cet endroit du débat. Nous nous intéressons à la question de cognition sociale que soulève la seconde catégorie de mots décrite plus haut, pour laquelle a été reportée une « instabilité linguistique » par l’Académie : “Les tentatives de modification des usages restent hésitantes et incertaines, sans qu’une tendance générale se dégage” (p. 2), laquelle rajoute “il convient de laisser aux pratiques qui assurent la vitalité de la langue le soin de trancher : elles seules peuvent conférer à des appellations nouvelles la légitimité dont elles manquaient à l’origine” (p. 7).
La perspective de recherche que nous développons consiste à inventorier et à décrire les noms de professions dans le paysage de la francophonie : France, Belgique, Suisse, Maghreb, Québec et certains pays d’Afrique francophone comme le Sénégal afin d’identifier les variantes adoptées pour les noms de professions de la catégorie 2. Il s’agira d’en vérifier la dérivation selon les règles de construction morphologique et de soumettre à différents locuteurs une série d’expériences de psycholinguistique utilisant des tâches de jugement lexical et sémantique et une tâche de production de mots isolés. L’hypothèse sous-jacente à ce projet de recherche consiste à faire la part du respect de règles de construction morphologie et de l’influence des séries morphologiques pour la formation des mots, du rôle représentations sociales liées à différents facteurs sociolinguistiques comme l’âge, le genre, le niveau d’instruction, la profession exercée, les contexte de vie (urbain, périurbain, rural) afin d’apporter une « comprehensive description of the relations of language and society » (Labov, 1966, v-vi). Nous étendrons nos résultats expérimentaux à la modélisation des processus sous-jacents à la perception et la production de ce type de noms afin d’augmenter notre modèle cognitif d’accès et d’organisation du lexique mental (Giraudo & Voga, 2014 ; Giraudo & Dal Maso, 2016).

L’étendue du projet présenté dans ce séminaire nous conduit à restreindre notre présentation à la description des noms de professions en français et dans d’autres langues, aux questions que cette dernière soulève d’un point de vue linguistique et aux perspectives de recherche qu’offrent approche pluridisciplinaire.